TOKYO GIRLS - BBC
source: http://www.bbc.co.uk/programmes/b08w9lvb

Vous avez peut-être échappé au déferlement de réactions virulentes qui ont suivies la diffusion du documentaire « Tokyo Girls » sur la BBC, moi, en tout cas, je n’ai pas eu ce plaisir. Permettez-moi donc de vous mettre à la page, pour le meilleur et pour le pire.

« Tokyo Girls » suit plusieurs Idols (dont Hiiragi Rio, en particulier) ainsi que leurs fans tout en décortiquant ce phénomène culturel ainsi que ses causes et effets sur les principaux intéressés.
A noter que ce documentaire a été réalisé par Kyoko Miyake, une femme, et avant d’aller plus en profondeur dans le sujet, je vous propose de lire un extrait cette interview tirée du site de la BBC afin d’appréhender au mieux sa démarche. Cela produira l’éclairage nécessaire pour introduire les points centraux du « débat ».

Cliquez sur ce lien pour accéder à l’interview d’origine, trouvable sur le site de la BBC.


–Qu’est-ce qui vous a donné en premier lieu l’envie d’explorer ce sujet?

Grandir au Japon en tant que fille a été pour moi une expérience déroutante. J’étais une fille très maladroite et dès que je n’agissais pas de façon mignonne, cela était interprété comme une mise au défi. J’ai quitté le Japon à l’âge de 26 ans, et j’ai commencé à comprendre que les choses n’avaient pas à être ainsi pour moi. J’ai donc décidé de ne pas y retourner.

Quelques années auparavant, quand j’ai découvert le phénomène appelé « Idols » durant mes retours en terre natale, il m’a semblé que cela avait à voir avec ce qui m’avait fait me sentir mal à l’aise sur le fait d’être une femme au Japon, et j’ai voulu explorer cette voie-là.

–Qu’elle est la chose que vous avez apprise durant la production et qui vous a le plus surprise?

Au départ, notre idée était de suivre quelques Idols en herbe. Je pensais aussi que je pourrais sympathiser et m’identifier plus facilement avec ces filles puisqu’en j’en fus une, un jour, au Japon. Et je ne voulais pas trop avoir affaire aux fans et ce même s’ils sont de ma génération. J’avais toute sorte de préjugés sur ces hommes d’âge moyen dont les fantaisies concernent des adolescentes.

Le film a fini par devenir tout autant sur leurs fans – ces hommes qui sont devenus de plus en plus déconnectés des femmes de leur âge et qui évitent les vraies relations. […] Si d’une part je ne condamne pas leur comportement, j’ai maintenant une plus grande compréhension de leurs raisons d’agir et de leur façon de penser.

–Quelle a été la partie de l’histoire la plus difficile à raconter?

Trouver l’équilibre parfait entre un point de vue interne et externe. Nous voulions avoir un œil critique sans émettre un jugement négatif provenant d’un œil occidental. Il a été surprenant pour nous de voir à quelle vitesse notre chair de poule est partie. Après quelques concerts, une impression de normalité est arrivée. […] C’est en réalité très ordonné et la bonne conduite s’impose d’elle-même. Alors pour nous, faire des allées et venues entre le Japon et le Royaume-Uni ou le Canada a été, en dehors des cauchemars logistiques, en réalité très utile. La distance physique nous a aidé à restaurer une distance psychologique, et nous avons gardé en tête à quel point nous nous sentions mal à l’aise au début tout en nous demandant constamment ce que nous pouvions accepter sans pour autant laisser de côté une perspective critique. L’étape de l’équilibrage a sûrement été la plus délicate.


Du coup, on peut se le demander : qu’est-ce que cette entrevue met en avant ?
— D’une part, un processus éducatif : la directrice l’admet d’entrée, elle avait des préjugés avant de réaliser ce documentaire, et elle est ressortie avec des connaissances plus réalistes sur ce sujet. Si on lit cette interview avant de débuter le visionnage, deux hypothèses s’offre à nous : l’orientation pourrait soit être influencée par ces préjugés, soit virer en courte de route pour coller à la réalité. Ce qui nous amène à la fragilité de l’objectivité : il est dur d’être partial, d’où la nécessité de prendre du recul.
— Ensuite, un portrait des fans qui est loin d’être tout noir : Kyoko Miyake a soulevé des zones d’ombre chez eux, mais elle ne les envoie pas au bûcher non plus. Elle met simplement en lumière ce qui mérite d’être questionné afin d’offrir une compréhension plus globale des enjeux du phénomène Idols.

Maintenant, entrons dans le vif du sujet.

Des fans injustement représentés ?

De notre côté, les fans ont critiqué un point de vue « biaisé » de la part de la directrice qui, selon eux, toujours, démonisait les fans et mettait tout le monde dans le même panier. En gros, ce qui a été pointé du doigt, c’est un échantillon peu représentatif et pas très flatteur traité comme une globalité.
Le problème, c’est qu’ils l’ont jugé inexact en fonction de leur statut de fans internationaux… Voilà donc la principale plainte qui s’est élevée ici : la peur que cela puisse contribuer à la mauvaise réputation donnée aux fans. Sauf que, voilà, ce documentaire n’était en aucune façon censé traiter de nous, soutiens occidentaux.

Du coup, qu’est-ce que cette affirmation implique(rait) ?
— qu’on se sent « supérieurs », dans le sens moins critiquables et donc peut-être aussi moins responsables,
— que les problèmes traités sont sur-exagérés, et que c’est pour quoi ils passent au second plan face à la représentation de l’audience.

Je crois qu’il ne faut pas fermer les yeux sur le problème principal décrit par ce documentaire, c’est-à-dire le caractère dérangeant qui peut résulter de l’obsession d’un fan.

De notre côté, on peut s’en sentir épargné, en sécurité, grâce à la distance qui nous est imposée, mais c’est bel et bien là, et ce n’est pas parce qu’on ne veut pas y être mêlé qu’il faut l’ignorer pour autant. Impossible de dire quelles proportions cela peut prendre quand on ne vit pas soi-même au Japon, mais un tel documentaire peut au moins avoir le mérite d’éveiller la conscience collective, autant de l’extérieur que de l’intérieur.

Je crois qu’ici, il est plutôt question d’image et d’égo, en partie parce que tout ce qui a trait au Japon est souvent tourné en dérision et souffre d’un manque cruel de réalisme. Normal d’être frustré, mais dommage, pour le coup, de se focaliser sur ce qui n’aura pas vraisemblablement d’impact sur notre vie quand on pourrait se concentrer sur ce qui me semble fondamental, à savoir : le bien-être des Idols.

Les eaux troubles de la traduction

Pas mal de personnes se sont également plaintes de certains flous autorisés par des traductions vagues, ouvertes à des interprétations diverses pouvant induire en erreur, comme le « pas complètement développées » d’un fan à l’égard des Idols qu’il suit. Beaucoup ont expliqué qu’ici, le fan faisait référence à l’aspect de progression qui entoure une Idol : ce qui n’est pas développé, c’est son potentiel, ses talents, et non pas son physique, comme certains pourraient le penser après avoir lu cette traduction.
Sur ce point-là, je comprends l’indignation : c’est un terrain épineux. Mais de là à rejeter tout ce sur quoi repose le documentaire ? Peut-être pas quand même. L’orientation prise par ce documentaire peut être questionnée, comme pour chaque œuvre fictionnelle ou à but éducatif (ou autre) car il faut toujours s’interroger sur les messages qu’ils essaient de faire passer, pourquoi, et par quels moyens.
Toutefois, il ne s’agit pas non plus de détourner l’attention du message diffusé quand il vaut la peine d’être écouté.

Et puisqu’on parle de message…

Minori Kitahara est une journaliste qui intervient au cours de ce documentaire. Elle apporte un point de vue fortement critique sur l’industrie Idol, et notamment sur le rôle factice qu’endossent les Idols afin de se conformer aux attentes des hommes. Voilà, entre autre, ce qu’elle dit :
« Le travail d’une fille est de toujours sourire et de réconforter les hommes. » En ajoutant une critique de la mentalité de la gente masculine, ici dans le cadre des évènements de type « handshakes » : « Ces hommes n’essaient jamais de serrer la main des femmes ordinaires. Ils pensent qu’ils devraient être aimés et acceptés sans faire le moindre effort. » Ce qu’elle dit ici est confirmé par les dires d’un fan qui explique qu’il n’a pas de copine à l’université car cela représente beaucoup trop de travail. Il dit vouloir être libre, et déteste se retrouver les poings liés.
« Tirer le maximum de tes atouts féminins et gagner l’admiration des hommes t’apporte le bonheur ultime. Si on te bombarde avec ce message au quotidien, on te conditionne pour que tu le veuilles. »
Avec une nuance, cependant :
« Dans la culture Idol, ce sont les femmes qui sont les stars. C’est peut-être la seule sphère dans la société japonaise où nous sommes la force motrice. « 

L’image qui naît par conséquent de ses propos met en avant un principe de facilité qui explique l’attrait des hommes pour les Idols, dont le rôle se cantonne aux exigences standards à l’égard des femmes (pour les Idols traditionnelles, du moins.) Le père de Hiiragi Rio, chiropracteur (oui, ça a son importance), dit d’ailleurs quelque chose d’assez similaire, et qui explique pourquoi elles se conforment à ces attentes : « Le travail que nous faisons est très similaire. Si nous ne contentons pas les gens, ils ne reviendront pas. » Or, une baisse de popularité peut signifier la fin d’une carrière.
Et pourtant, il y a tout de même une lueur d’espoir, puisqu’un renversement de pouvoir est possible. Au sein d’un système qui les érige au rang d’icônes, les Idols peuvent prendre les commandes.

Intéressons-nous aux fans, justement.

J’ai pour ma part trouvé un portrait, en particulier, touchant : il s’agit de Koji, 43 ans, grand fan de Hiiragi Rio. Son histoire, je le crois, pourrait le rendre attachant aux yeux des plus dubitatifs. Il explique qu’il ne s’est pas marié car sa petite-amie a rencontré quelqu’un d’autre, et que du coup, il a dépensé tout l’argent sauvegardé pour cette occasion dans les Idols.
Son portrait est très humain, et s’il laisse entrevoir ses failles, il n’y a pas que le spectateur qui est réaliste : Koji sait très bien qu’avec cet argent, il aurait pu s’acheter un appartement. Il dit d’ailleurs « Elle est comme un miroir. Un miroir très coûteux. »
Car si Koji s’accroche autant à son Idol favorite, c’est en partie parce qu’elle travaille dur, et qu’elle réalise des choses incroyables. Cela lui donne la motivation d’aspirer à mieux, car il a l’impression d’avoir vécu sa vie en suivant la facilité. Entre fans, il se sent l’égal des autres, et entouré. Il veut vivre sa vie comme il l’entend, tant qu’il le peut, en soutenant Riorio et en faisant plus.
A la fin, il annonce qu’il va monter sa propre boîte.

Mitacchi, lui, est dingue du groupe P.IDL, et plus particulièrement de Yuka, 22 ans. Il dépense plus de 2,000$ par mois pour interagir avec elle et explique que s’il ne va plus voir ses parents, c’est pour vivre sa passion, tout comme il a arrêté de fréquenter quand il a rencontré Yuka pour devenir son fan numéro un. Du coup, certains pourraient classer Mitacchi dans la catégorie des extrêmes, même s’il semble toutefois conserver un bon sens des réalités.
Quand on lui demande s’il éprouve des sentiments amoureux à son égard, il répond qu’il est assez rationnel pour savoir que rien n’arrivera jamais en vrai. « Elle est simplement gentille envers moi en tant que Idol ». (A comprendre : pas en tant que femme ?)

Et qu’en est-il du comportement général des fans ? Comment se sent une Idol sur scène en face d’eux ? Riorio explique : « au début, l’hystérie des fans m’a parue étrange. Quand ces adultes se ruaient vers moi, je pensais, c’est effrayant ! Mais peu après, j’ai commencé à me sentir plus à l’aise. Je voulais les divertir. »
Quand la même question est abordée auprès de Amu, jeune Idol de 14 ans au sein de Harajuku Story, sa réponse est un peu différente : « Non. Il sont tous très gentil. Je vais bien. » Sa gestuelle, pourtant, ne me convainc pas. Sa mère, elle, a vaincu ses peurs initiales et perçoit maintenant les hommes qui soutiennent sa fille comme des pères. Et pourtant, l’un d’entre eux décrit le lien qui l’unie à son Idol favorite pas si loin du sentiment romantique.

Voilà, c’est là, exactement là, le point sombre que le documentaire essaie de mettre en lumière en dehors de la critique de exclusivité de la passion. Ce n’est pas un sujet facile, mais les comportements déviants existent.

Comment faire pour les éviter? Comment faire pour protéger les Idols?

Le documentaire se suffit à son rôle instructif et n’apporte pas de solution particulière.
Toutefois, grâce aux points abordés et même aux scènes filmées, il laisse au spectateur quelques indices :

— Les équipes qui encadrent les groupes doivent être vigilantes. Discernement, responsabilités, règles plus strictes. Riorio explique que dans son ancien groupe, il y avait un code de conduite à respecter pour interagir avec elle dans le respect (et la sécurité) le plus total.

— Les réunions de fans sont très nombreuses, avant et après les performances, et je trouve que c’est justement dans ce cadre qu’un sentiment de bienveillance pourrait naître et mener à l’exclusion des personnes jugées dangereuses pour les Idols, si jamais quelqu’un venait à avoir des propos tendancieux.

En fait, tout ce qui implique bon sens et précaution pourrait être applicable. Il suffit de le vouloir vraiment.


En bref

J’ai apprécié le documentaire, et à vrai dire, je l’ai même recommandé. Je ne l’ai pas trouvé vindicatif, et il était dans le vrai à bien de nombreux égards. Certes, il a des défauts, mais globalement, ça reste convenable, et je l’ai trouvé adapté à un public peu habitué aux Idols. En plus, il s’intéresse principalement aux petits groupes, ce qui lui vaut de paraître plus authentique que s’il s’était contenté de traiter des grands noms de la scène Idol.
Je regrette néanmoins le silence total autour des femmes fans d’Idols, et ce même si plusieurs étaient plus que visibles en champ caméra. La problématique abordée me semble du coup incomplète, et en plus c’est un sujet intéressant qui mériterait d’être traité. Cela aurait pu apporter une dimension supplémentaire au documentaire.

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